26/01/2010

A tombeau ouvert...























1982, Guerre du Liban. Samuel Maoz n’a que 19 ans, il est tankiste dans l’armée israélienne. Le 6 juin, son char pénètre dans le sud du Liban. De cette expérience, il tire un film « Lebanon » dont on ressort difficilement indemne…


Avec « Lebanon » de Samuel Maoz, le cinéma israélien montre une fois de plus sa capacité à prendre en charge l’histoire de son pays et appuyer là où ça fait mal. Ce cinéma développe à travers l' évocation de ces sujets tragiques un langage formel étonnant, que ce soit avec « z32 » d'Avi Mograbi , « Valse avec Bachir » d’Ari Folman ou encore "Beaufort" de Joseph Cedar. "Lebanon" se relève être de la même trempe. Il nous plonge dans le cauchemar de jeunes soldats israéliens pour qui cette guerre du Liban fut le baptême du feu.








Pas de démonstration, pas de thèse sur cette guerre. Des tenants et aboutissants de celle-ci, à l’instar de ces jeunes soldats protagonistes du film, nous ne saurons rien. Nous sommes plongés dans les faits bruts. Et cette plongée sera vécue de façon unilatérale, du côté israélien.


Samuel Maoz choisit de nous faire vivre sa propre expérience, plus particulièrement celle d’homme d'équipage d’un char israélien. Il était au poste d'artilleur lorsqu'il participa à cette guerre. Celle-ci fut pour lui un traumatisme dont il mit plusieurs années à se remettre. Ce film est donc la tentative de retranscrire ce traumatisme. Afin de nous faire partager et tenter de nous faire ressentir le traumatisme qu’il a subit, il prend le pari de nous plonger à notre tour de bout en bout du film dans un saisissant huis-clos : l’intérieur d’un char, l’expérience la plus immédiate qu’il eut de cette guerre.
Que voit-on d’une guerre à l’intérieur d’un char ? A priori pas grand chose : la vision réduite d’une lunette de visée. Cette fenêtre de tir étant quasiment la seule vue ouverte à l'extérieur dans un tank… Une vision perturbante et parcellaire de la guerre donc… Toutes les séquences extérieures au char seront vues par le prisme de cette lunette de visée. Un choix formel conduit par la volonté de Samuel Maoz de coller à ce que fut sa réalité.

Alors s’amorce immédiatement un rapport au réel très particulier, un rapport tronqué, déformé comme par exemple les plans de nuit passant par le filtre de l’infrarouge, une sensation de jeu de guerre vidéo ou de simulation hyperréaliste. Sensation qui laissera vite place à d'autres impressions.

Le choix particulier de ce point de vue se révèle donc être une expérience des sens très particulière. Avec ce champ de vision réduit, le hors-champ devient très vite un inconnu hostile, impalpable, indiscernable dans lequel ces soldats et nous sommes pris au piège. La sensation d’isolement, d’enfermement se décuple.La vision réduite se double d’effets de focalisation particuliers ; à l’instar d’un microscope, la lunette de visée peut venir chercher des détails… Interviennent alors d’étonnants mouvements panoramiques rythmés par le déplacement de la tourelle du char naviguant de détail en détail…






L'effet de "scanning" où l'oeil passe par l'intermédiaire d'un visée rend plus terrifiante encore la vision des ravages de cette guerre, les actions se déroulant à l'extérieur du char à l'exemple de cette scène insoutenable où une femme et sa famille se trouvent pris en otage entre les combattants.


Cette hyperfocalisation donne aussi l’occasion de rendre compte des bombardement aveugles de l’armée israélienne et de ce qu’on appelle pudiquement leurs dommages collatéraux. Le point de vue de cette lunette de visée fait de chaque personne, chaque bâtiment une cible potentielle et donne lieu à de terribles face à face, le tireur du char, un « bleu » se retrouvera très vite confronté à cette réalité.








Passer par le truchement de cette lunette permet aussi à Samuel Maoz d’exploiter des champs-contrechamps sur les regards qui prennent alors une rare densité dramatique. La guerre se vit en quasi tête à tête, il n'y a plus de distance entre le soldat et sa cible.

La perception du son est lui aussi livré au même traitement. Il faut souligner aussi un superbe travail sur le off. Les sons déformés venant de l’extérieur, la radio, seul contact raccordant à l’extérieur se heurtent à l’univers assourdissant du char et viennent appuyer le sentiment progressif d’enfermement.

Cette expérience visuelle et sonore nous rend peu à peu claustrophobes. Ce char devient très vite un cloaque ; une huile noirâtre suinte sur les parois, les gaz d’échappements envahissent la cabine, les soldats crasseux, suent, pissent dans une boite en ferraille interdit qu’il leur est de sortir et pataugent en permanence dans une mixture faite d’huile, de crasse, de cambouis. Seul véhicule de transport, on y dépose les morts ou les captifs, le tank devient le dépotoir de toutes les horreurs de la guerre.






La dégradation matérielle de ce char file la métaphore des transformations psychiques de ces soldats. Soldats qui ne sont que des puceaux de l'horreur pour reprendre Céline. Se raser par exemple devient alors une vaine tentative de retrouver une dignité, d'essayer de s'extraire pour un instant, de ne plus patauger dans cette fange physique et morale. Ces soldats comprennent de moins en moins leur présence dans cet enfer, les ordres contradictoires de leur hiérarchie et le sens de cette guerre. La promiscuité, la peur, la mort, la progression dans l’abject, font leur oeuvre. Viennent alors jaillir les tensions, les affrontements internes, les « pétages » de plomb, les lâchetés, les aveuglements. Mais il n'y a pas d'échappatoire, pas d'horizon possible, prisonniers qu'ils sont de cette nasse poisseuse et métallique. Pas d'autre alternative que de continuer à avancer aveuglement et nous de suivre.

Samuel Maoz nous prend au piège d'une terrifiante descente aux enfers. Et l'on ressort pantelant, ébranlé, physiquement et moralement de ce terrible et superbe film.





"Lebanon"
Réal: Samuel Maoz
avec Yoav Donat, Oshri Cohen, Michael Moshonov
Israël/France/Allemagne 2009
Durée: 1h34
35mm, couleur, 1.85, Dolby SRD